Samedi matin. Pas un nuage dans le ciel, un calme post-soirée dans la ville. Le moment parfait pour faire la lessive. De bonne humeur, dans la tenue la moins avantageuse possible. Un samedi matin typique. Transportant mon sac à linge sale débordant depuis ma chambre jusqu'à la laverie au coin de la rue, je ne savais pas toutes les surprises que j'allais avoir ce jour.
Mes machines chargées, le lave linge en route, je me bouge vers Starbucks pour mon petit déjeuner à emporter. En chemin, deux mâles m'abordent. "Hey Honey! How are you doing?" La drague de base. Technique qui marche à coup sûr: je ne suis pas d'ici, je ne parle pas anglais. Souvent je me suis fait avoir quand j'essayais d'échapper en parlant français ou allemand, car ces langues là sont parfois connues. Donc j'ai parlé alsacien. Là, ils ont rien compris. Je n'ai rien dit de bien concret. J'ai passé la commande du pain pour le lendemain. Puis en saupoudrant le tout de nos noms de villages bien exotiques, l'illusion était parfaite. "Mer brüche fenef baguetle un a pain de campagne fer morje. Merci vel mal. Salü bisame."
Au Starbucks, mon anglais soudainement de retour "Good morning, could I get a tall Chai Latte and a bacon egg and cheese on english muffin please? Thanks a lot, have a good day." Etre polyglote a du bien. Retour vers la laverie. Goulument je déguste mon petit déjeuner en observant ces autres. A ma droite, un grand homme, très musculeux, originaire d'Afrique, il a des écouteurs dans les oreilles et paraît paisible. A ma gauche, un petit homme, trapu avec un gros ventre, il porte un drapeau en guise de marcel, Porto Rico, son pays d'origine je suppose. Chose qui me rend perplexe dans son cas, je ne sais pas si c'est génétique ou si c'est dû à où on grandit (cf. rumeurs sur les portugaises), mais cet homme était si poilu que je pense qu'il est plus près du singe que de l'Homme. Pour me distraire et éviter de l'admirer les yeux écarquillés, je me concentre sur mon linge, à présent valsant dans le sêche linge.
Hypnotisée par le rythme de mes habits dansants, bouche bée, le regard vide, je sursaute au son d'un fou rire venu de nulle part. L'homme à ma droite s'esclaffait. Après une courte pause, reprennait son agitation presque machinale. J'étais dans un autre monde, lui aussi. Une porte de lave linge refuse de se fermer, diagnostique établi entre le petit homme poilu et le grand homme amusé: c'est une machine hantée. Je pense qu'au milieu de cette situation inconfortable je me suis faite si petite, qu'ils ne s'appercevaient pas de ma présence quand soudainement ils se décidèrent de discuter politique. Ou plutôt que le petit homme à forte pilosité s'engaga dans un monologue sur la politique, l'autre toujours dans quelque chose qui ressemblait à présent plus à un spasme d'hilarité qu'autre chose.
Heureuse de voir que mes machines étaient venues au bout de leur cycle et que mon linge était sec, je m'empresse de les fourer dans mon sac et rentrer chez moi, où heureusement, tout semblait aussi normal qu'à l'habitude, sans bizarre, sans besoin d'échapper. Le calme du chez-soi avec Saya. Je respire.